La syphilis à l’époque victorienne (Londres)

L’épidémie de syphilis à Londres durant l’époque victorienne

L’époque victorienne, qui s’étend de 1837 à 1901 sous le règne de la reine Victoria, est marquée par des avancées majeures dans l’industrie, les sciences et les arts. Cependant, elle est aussi le théâtre de nombreux problèmes sociaux et sanitaires. Parmi ces derniers, l’épidémie de syphilis occupe une place notable, touchant toutes les couches de la société londonienne et mettant en lumière les défaillances des systèmes de santé et de moralité publique.

Une maladie ancienne, un fléau persistant

La syphilis, une infection sexuellement transmissible causée par la bactérie Treponema pallidum, n’était pas nouvelle au XIXe siècle. Elle avait déjà ravagé l’Europe depuis son apparition documentée au XVe siècle. Cependant, son expansion rapide à Londres au cours de l’ère victorienne fut exacerbée par plusieurs facteurs : la densité de population, la pauvreté, et les normes sociales rigides qui rendaient difficile la discussion et la prévention de la maladie.

Les archives médicales et les rapports de l’époque indiquent que la syphilis était omniprésente à Londres, affectant aussi bien les classes ouvrières que l’aristocratie. Les conséquences étaient dévastatrices : ulcères, atteintes neurologiques, cécité, troubles mentaux et, dans de nombreux cas, la mort.

Les causes de la propagation

Plusieurs facteurs ont contribué à l’ampleur de l’épidémie. La révolution industrielle avait attiré des milliers de personnes à Londres, créant une surpopulation dans les quartiers pauvres. Les logements insalubres et les conditions de vie précaires facilitaient la propagation des maladies.

Par ailleurs, le commerce du sexe était florissant dans la capitale. On estime qu’à son apogée, Londres comptait jusqu’à 80 000 prostituées. Ces femmes, souvent issues des classes les plus défavorisées, étaient particulièrement vulnérables à la syphilis. Les pratiques médicales rudimentaires de l’époque et le manque de compréhension des maladies infectieuses aggravaient la situation.

La stigmatisation et le silence

La société victorienne était gouvernée par une morale stricte et hypocrite. Bien que la syphilis était un problème de santé publique évident, elle restait un sujet tabou en raison de son association avec la sexualité. Les victimes, en particulier les femmes, étaient souvent blâmées et ostracisées, ce qui dissuadait beaucoup de rechercher un traitement.

Les hommes des classes supérieures, bien que tout aussi susceptibles de contracter la maladie, étaient moins souvent accusés. Ils étaient souvent traités discrètement par des médecins privés, tandis que les femmes, en particulier les prostituées, subissaient les conséquences sociales et physiques les plus graves.

Les tentatives de résolution

Face à l’ampleur du problème, des efforts furent entrepris pour contrôler l’épidémie. L’une des initiatives les plus controversées fut la mise en place des Contagious Diseases Acts (1864, 1866, 1869). Ces lois autorisaient la police à arrêter et à examiner toute femme soupçonnée d’être prostituée. Celles qui étaient jugées infectées étaient internées dans des hôpitaux spéciaux jusqu’à leur « guérison ».

Ces mesures furent très critiquées, notamment par des militantes comme Josephine Butler, qui y voyaient une injustice envers les femmes. Les hommes, porteurs de la maladie, étaient rarement inquiétés. Sous la pression des mouvements féministes et des défenseurs des droits humains, les Contagious Diseases Acts furent finalement abrogés en 1886.

Symptômes de la syphilis au XIXe siècle

Phase primaire

  • Chancre : Une ou plusieurs lésions indolores (souvent sur les parties génitales, la bouche ou d’autres zones exposées au contact sexuel).
  • Apparition 3 à 4 semaines après l’exposition.
  • Ganglions lymphatiques proches enflés et indolores.

Phase secondaire

  • Éruptions cutanées : Taches rouges ou brunes sur le tronc, les bras, les jambes ou les paumes des mains et les plantes des pieds.
  • Symptômes pseudo-grippaux : Fièvre légère, fatigue, maux de tête.
  • Perte de cheveux : Alopécie inégale, parfois décrite comme des « plaques chauves ».
  • Plaques muqueuses : Ulcérations grises ou blanches sur la bouche, la gorge ou les organes génitaux.
  • Lésions humides : Verrues plates sur les parties génitales ou les plis cutanés.

Phase latente

  • Absence de symptômes visibles, bien que la maladie reste active dans le corps.
  • Peut durer des années ou des décennies.

Phase tertiaire (si non traitée)

  • Gommes syphilitiques : Masses de tissu mou qui se développent sur la peau, les os ou les organes internes, provoquant leur destruction.
  • Atteintes neurologiques :
    • Paralysie partielle ou complète.
    • Troubles psychiatriques, démence.
    • Tabès dorsalis (dégénérescence de la moelle épinière, entraînant des douleurs fulgurantes, une démarche instable).
  • Atteintes cardiovasculaires :
    • Anévrismes de l’aorte.
    • Inflammation des vaisseaux sanguins.
  • Cécité ou perte d’audition.

Chez les nouveau-nés (syphilis congénitale)

  • Déformations osseuses (nez en « selle »).
  • Éruption cutanée généralisée.
  • Retards de développement, crises convulsives.

Ces symptômes, bien que reconnus à l’époque, étaient souvent mal compris. Les médecins de l’époque victorienne attribuaient fréquemment les manifestations tardives à d’autres maladies ou déséquilibres corporels, et les traitements inefficaces comme le mercure aggravaient parfois l’état des patients.

Les traitements et leur évolution

Au XIXe siècle, les traitements disponibles pour la syphilis étaient limités et souvent toxiques. Le mercure, administré sous forme de pommades, de pilules ou d’inhalations, était le traitement principal. Cependant, il causait de graves effets secondaires, notamment des dommages aux gencives et au système nerveux.

Ce n’est qu’au début du XXe siècle, avec la découverte de la pénicilline, que la syphilis put être efficacement traitée. Mais durant l’époque victorienne, la maladie restait incurable pour la plupart des malades, conduisant à des décès prématurés ou à une vie marquée par la souffrance.

Conséquences sur la société

L’épidémie de syphilis eut des répercussions profondes sur la société victorienne. Elle mit en lumière les inégalités sociales et le traitement inéquitable des femmes. Elle souligna aussi le besoin d’éducation sexuelle et de réformes dans les domaines de la santé publique et de la morale sociétale.

Bien que le sujet fût entouré de honte, l’épidémie poussa certains réformateurs à prôner des changements. Les débats sur la syphilis contribuèrent à l’évolution de la médecine, de la santé publique et des droits des femmes, laissant un héritage complexe mais essentiel dans l’histoire de Londres et de l’époque victorienne.



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